20 octobre 2014

Jeanne, 100 mots pour une vie

 
 
 
Jeanne Carrus 1914-1993
 
 
Je suis née en 1914, mes parents étaient cultivateurs. Ma mère décède l'année de mes seize ans. Je n'oublierai jamais cette nuit là. J'ai épousé Adrien en 1936 et nous avons eu trois beaux enfants. Puis se fut la guerre, les déportations, les combats contre les maquis. Une famille juive vivait au village mais ne fut jamais inquiétée. Après la Libération, la vie redevint paisible jusqu'en 1962. Cette année là, Adrien est décédé dans un accident de la route. En 1963, je suis devenue grand-mère. 1993. Je suis désormais arrière-grand-mère. Chaque jour je prie pour que ma famille vive heureuse.

8 octobre 2014

Amanda, 100 mots pour une vie

 
 
Amanda Kündig 1902-1988
 
Née en Suisse près de Zurich, c'est dans cette ville qu'Amanda rencontre Luigi, un maçon italien en déplacement professionnel. Il est de dix ans son aîné, veuf et père d'une petite fille. Lorsqu'ils arrivent en France en 1931, Amanda est enceinte. Luigi l'épouse dès 1932, ils auront trois enfants. Elle leur donnera une éducation protestante, tout comme elle même l'avait reçue. Son intégration ne sera pas sans difficulté, Amanda étant régulièrement insultée de "boche", en ces temps de guerre contre les allemands. Mais ils seront naturalisés français en 1948. Amanda s'éteindra le 3 février 1988, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans.

1 octobre 2014

Adrienne, 100 mots pour une vie

 Je reprend ce mois-ci un thème proposé par Sophie Boudarel de La Gazette des ancêtres: choisir une personne et en écrire une mini-biographie, soit 100 mots pour une vie. J'ai choisi de vous conter la vie de mes quatre arrières grands-mères.
 
 
Adrienne Bret 1901-1935
 
Une commode en sapin, un lit en fer, des oreillers, couvertures et quelques serviettes. Ce sont, avec de maigres économies, les seuls biens qu'Adrienne apporte en mariage à Victor en 1926. Dernière de huit enfants, ses parents - cultivateurs de métier - sont déjà décédés et elle vit avec l'un de ses frères. Adrienne a 25 ans et donnera à Victor quatre enfants, jusqu'en 1934. Cette année là, l'hiver est rude. Elle tombe malade en janvier 1935. On appelle sa maladie phtisie: une forme de tuberculose. Adrienne rendra son dernier soupir le 27 janvier 1935 à l'hôpital de La Côte-Saint-André.
 


25 août 2014

Le curé de Paladru (patois)

Je vous propose aujourd'hui de découvrir ce texte en patois dauphinois, qui était encore chanté sur les bords du lac de Paladru il y a quelques dizaines d'années.



Connaissez vo zans de sant Piéro
Rè Dom Rènè de Paladru
Qu’a na se bèle pimpenière
Per i meuri noyis bien dus ?
I nos anme, de vos assuro,
U vo tuis nos fare insara.
Bigota porte don de buro
A ce bon cura,
Bigota porte don de buro
A ce bon cura.

U le tins vius de notres terres,
De ne dzo pas qu’u sè fripon,
Ma cele marsands de priéres
An quoque fèi lou dèi bien longs.
E faut requieula ta conchisa,
Mon poro Rè t’a bio brama,
Et s’i te fan d’autres soutises,
T’aré su le nâ.
Et s’i te fan d’autres soutises
T’aré su le nâ.

U s’in va cugnan pe le pôrtes
Le denrés de le pore zins,
E faut vere comme ul importe
Lu pè, lu bla nè pu lu fromin.
U ne lésse que le driailles,
Sos sous ne san pas depozeus,
Quand vos n’ara pas de polailles,
E lui faut de zués
Quand vos n’ara pas de polailles
E lui faut de zués.

Ul a fait pèdre à Moncheu Reviére
Mé de six cent cinquanta francs,
Lous Zombres de la Véreniére
An solan mé de vin cloquant.
La Jeutesse a vouéda sa bosse,
To sa cé lui vodra vo poué
Que quotion de nutra parosse
Gagni son procés,
Que quotion de nutra parosse
Gagni son procés.

Ul a fait vegni na religieuse
Qu’a le pilions du zius bien nè,
Ale para bien amouérusa,
Al a de tetons come de pè.
Pomes d’api, botons de roses
Sont bien moins frés, moins delieucats,
Et portant qu’éla vo la chosa,
U ne l’anme pas,
Et portant q’éla vo la chosa
U ne l’anme pas.

Lo zo, la nè u la vesete,
P’utien u ne fa pas grand ma,
A dieuna souvin u l’invite
Pe li montra son b a ba.
Ale sara dabo savinta,
U dzit qu’i vot l’instruire à fond.
Si ves a de files inorintes,
Mena li le don,
Si ves a de files inorintes,
Mena li le don.

U ne setsin que la canaille,
De Dzeu ul a point de respect,
Ul a fait batsi contra la muralye
De notre elièsa on cacaret,
Los saints, los anzes et tous lus cerzes
Pe lu soffront to ce qui-to fat,
Grince in vo dzit la sainte Vierze,
Dé vo qu’à peta.
Grince in vo dzit la sainta Vierze
Dé vo qu’à peta.

De ne connaisso pa d’odeu se forta,
Los bien élus ne fléront pas,
Ce got no rin depe la porta,
Attindzé de moins vos gala,
Qué ravo qué ce grand Dom Rène,
Que nos inonde ce bon taba,
Fôté le quimp lo grand Dom Rène,
Pe la côtava,
Fôté le quimp lo grand Dom Rène,
Pe la côtava.

Non peu pegni son insolence,
Amolant me son grand quieuté,
Se muriyant bèle appparence,
De vouè lo zanta ceta né.
Quand Zudi tua Holopherne,
Una vieille on que le lo fit,
Alla don vito me le querre,
Poué vos voré,
Alla don vito me le querre,
Poué vos voré.

La nè vegnua nutra pucèla
De son Zosè prin le sola,
Lez éré come une hirondèle
Arma de son grand cutelas ;
Al a vola la pimpeniére
De Dom Rènè nutron cura,
Et poué sin fin le sin le méle,
Cope tout à ras,
Et poué sin fin le sin le méle,
Cope tout à ras.

Rè depoué lors ét in coléra
Contre le bon Dzeu vu la réson,
Valeu-té pe ce po de choses
In agi de cela façon ?
Nos i prinin dzeli vinzince,
Contre le ciél u plédara,
Et non ne peut savé d’avance
Qui gagnera,
Et non ne peut savé d’avance
Qui gagnera.
Connaissez-vous, gens de Saint-Pierre,
Rey, Dom René de Paladru
Qui a une si belle pépinière
Pour y mûrir des noyers bien durs ?
Il nous aime, je vous assure,
Il veut tous nous faire enfermer.
Bigote, porte donc du beurre
A ce bon curé.
Bigote, porte donc du beurre
A ce bon curé.

Aux temps anciens de nos terres,
Je ne dis pas qu’il soit fripon,
Mais ces marchands de prières
Ont parfois les doigts bien longs
Il faut reculer ta convoitise,
Mon pauvre Rey, tu as beau crier,
Et s’ils te font d’autres sottises,
Tu auras des coups sur le nez.
Et s’ils te font d’autres sottises,
Tu auras des coups sur le nez.

Il s’en va cognant aux portes
Pour réclamer les denrées des pauvres gens,
Il faut voir comme il emporte
Leurs pois, leur seigle et leur froment.
Il ne laisse que les épluchures,
Ses sous ne sont pas déposés,
Quand vous n’aurez pas de poules,
Il lui faut des œufs.
Quand vous n’aurez pas de poules,
Il lui faut des œufs.

Il a fait perdre à Monsieur Rivière
Plus de six cent cinquante francs,
Les Zombres de la Véronnière
N’ont plus que du vin clairet.
La Jeutesse a vidé sa bourse
Tout cela lui vaudra ensuite
Que quelqu’un de notre paroisse
Gagne son procès.
Que quelqu’un de notre paroisse
Gagne son procès.

Il a fait venir une religieuse
Qui a les sourcils bien noirs,
Elle paraît bien amoureuse,
Elle a des tétons comme des pois.
Pommes d’api, boutons de roses
Sont bien moins frais, moins délicats,
Et bien qu’elle veuille la chose,
Il ne l’aime pas.
Et bien qu’elle veuille la chose,
Il ne l’aime pas.

Le jour, la nuit, il la visite,
Pour ça, il ne lui fait pas grand mal,
A dîner souvent il l’invite
Pour lui apprendre son b a ba.
Elle sera bientôt savante,
Il dit qu’il veut l’instruire à fond.
Si vous avez des filles ignorantes,
Menez-les lui donc.
Si vous avez des filles ignorantes,
Menez-les lui donc.

Il ne soutient que la canaille,
De Dieu il n’a point de respect,
Il a fait bâtir contre le mur
De l’église un cacaret,
Les saints, les anges et tous leurs cierges
Pour lui souffrent tout ce qu’il a fait,
Grâce à vous, dit la Sainte Vierge,
Je ne veux que péter.
Grâce à vous, dit la Sainte Vierge,
Je ne veux que péter.

Je ne connais d’odeur si forte,
Les biens élus ne sentent pas,
Ce relent nous vient depuis la porte,
Attendez de moins vous réjouir,
Quel affreux que ce grand Dom René,
Qui nous inonde de ce bon poison,
Foutez le camp, le grand Dom René,
Par la Côte Aval.
Foutez le camp, le grand Dom René,
Par la Côte Aval.

On peut punir son insolence
Aiguisant bien son grand couteau,
Se donnant belle apparence,
Je vais lui faire son affaire cette nuit,
Quand Judith tua Holopherne,
Une vieille qui le lui fit,
Allez donc vite me le quérir,
Puis vous verrez.
Allez donc vite me le quérir,
Puis vous verrez.

La nuit venue, notre pucelle
De son Joseph prend les souliers,
Y alla comme une hirondelle,
Armée de son grand coutelas ;
Elle a volé la pépinière
De Dom René, notre curé,
Et puis sans fin son bien elle mélange,
Coupe tout à ras.
Et puis sans fin son bien elle mélange,
Coupe tout à ras.

Rey depuis lors est en colère
Contre le bon Dieu, vu la raison,
Valait-il pour ce peu de choses
En agir de cette façon ?
Nous en prenons jolie vengeance,
Contre le ciel il plaidera,
Et on ne peut savoir d’avance
Qui gagnera.
Et on ne peut savoir d’avance
Qui gagnera.


Source: Centre des Musiques traditionnelles Rhône-Alpes, http://cmtra.org/ (d'après M.Garat - Paladru, 1977) ; Photographie personnelle

15 août 2014

Jean-Pierre, le tuteur fou

Victor Mange est mon arrière arrière-grand-père. Né en 1874 à La Côte-Saint-André (Isère) de parents vignerons, il devint orphelin de père et de mère à l'âge de dix-neuf ans. Il fut placé sous la tutelle de Jean-Pierre Granat, son cousin-germain.

Cinq années plus tard, Victor quitte son cher tuteur et part s'établir à Brienne-le-Château (Aube) où il épouse la jeune Eugénie, fille de vignerons elle aussi. Je vous ai parlé des circonstances accidentelles du décès de Victor, survenu en 1916, lors d'un précédent billet. C'est suite à la rédaction de cet article que j'ai fait quelques recherches sur la famille Granat à la mairie de La Côte-Saint-André et que j'ai découvert le tragique destin de Jean-Pierre.

Après le départ de Victor, il fut traité à l'hôpital de la ville dès 1909. Puis en 1912, madame Martaresche, directrice de l'hôpital, fait dresser un procès verbal où l'on découvre que Jean-Pierre Granat « donnait depuis quelques temps des signes évidents d’aliénation mentale, qu’il insultait et menaçait de tuer madame la supérieure. Qu’il est dangereux tant pour les employés de l’établissement que pour les malades. Que pour ce motif, il y a lieu de le faire admettre dans un établissement d’aliénés ». Vous remarquerez qu'il n'est nullement précisé que Jean-Pierre doit être interné pour son propre bien. On s'inquiète alors pour la sécurité des autres patients et surtout pour celle de madame la Directrice.

Voici le contenu du dossier individuel de Jean-Pierre, d'après les archives de l'Asile Saint-Robert.

Fiche JP Granat
Archives Départementales de l’Isère
Administration hospitalière
Asile Saint-Robert à Saint-Égrève
14 X 38
Dossier individuel de Jean-Pierre GRANAT

Certificat du Docteur Berger de La Côte-Saint-André, du 13 octobre 1912
Je certifie que le nommé Granat Pierre âgé de 55 ans, actuellement en traitement à l’hôpital de La Côte-Saint-André, constitue un danger pour l’entourage. Son état de santé nécessite son internement dans un asile d'aliénés.
Procès-verbal rédigé par monsieur Sautereau, maire de La Côte-Saint-André le 14 octobre 1912
Le lundi 14 octobre 1912 à 9h du matin. Par devant nous, René Sautereau maire de La Côte-Saint-André, se sont présentés:
1° Madame Martaresche, supérieure à l’hospice de cette ville;
2° Jean Rey, infirmier au dit hospice.
Lesquels nous ont déclaré que le nommé Jean-Pierre Granat âgé de 55 ans, domicilié à La Côte-Saint-André et actuellement en traitement à l’hospice, donnait depuis quelques temps des signes évidents d’aliénation mentale, qu’il insultait et menaçait de tuer Madame la supérieure. Qu’il est dangereux tant pour les employés de l’établissement que pour les malades. Que pour ce motif, il y a lieu de le faire admettre dans un établissement d’aliénés.
Signé Sautereau, Martaresche supérieure, Rey
Bulletin de naissance rédigé le 15 octobre 1912
Jean-Pierre Granat est né à La Côte-Saint-André le 26 décembre 1857.
Parents: feu Jean-Pierre Granat et feue Françoise Mange.
Bulletin de renseignements, par monsieur Sautereau, maire de La Côte-Saint-André le 19 octobre 1912
Jean-Pierre Granat, 54 ans. Né et domicilié depuis sa naissance à La Côte-Saint-André. Père et mère décédés. Célibataire, français, sans profession.
Biens: une vigne de peu de valeurs grevée d’hypothèques.
A-t-il déjà été traité pour sa maladie: Non.
Y a-t-il des personnes dans la famille atteintes de folie: Oui, sa soeur Granat épouse Michallet, décédée à l’asile Saint-Robert en avril 1912.
Arrêté du Préfet de l’Isère du 19 octobre 1912
Vu le certificat du Docteur Berger de La Côte-Saint-André. Vu la demande en séquestration du Sous-Préfet de Vienne. Le nommé Jean-Pierre Granat sera placé à l’asile Saint-Robert. Placement fait provisoirement aux frais du département.
Bulletin d’entrée à l’asile rédigé le 12 novembre 1912
Jean-Pierre Granat, 54 ans, cultivateur à La Côte-Saint-André, est arrivé sous la conduite d’Auguste Rajon, garde-champêtre de La Côte-Saint-André, le 11 novembre 1912.
Certificat médical de l’asile, daté du 12 novembre 1912
Le nommé Granat n’a manifesté au cours de notre premier examen aucun trouble mental autre qu’un peu d’affaiblissement intellectuel, d’ailleurs insuffisant pour justifier son maintient en internement. Mais une plus longue observation s’impose.
Arrêté du Préfet de l’Isère du 15 novembre 1912
Les frais de séjour de Jean-Pierre Granat seront répartis comme suit: 75% pour la commune de La Côte-Saint-André et le surplus aux frais du département.
Lettre de la Préfecture de l’Isère à l’asile Saint-Robert du 22 novembre 1912
Jean-Pierre Granat possède notamment une petite vigne située à La Côte-Saint-André de peu de valeur et grevée d’hypothèques. La gestion des biens de ce malade pourra servir au paiement de ses frais d’entretien.
Certificat médical de l’asile, daté du 25 novembre 1912
Le nommé Jean-Pierre Granat entré le 11 novembre 1912 présente un léger affaiblissement intellectuel portant surtout sur la mémoire et quelques accès de colère morbide, qui ne suffiraient peut-être pas à justifier son maintient à l’asile si lui même ne le sollicitait. Il est en effet sans ressources et n’est plus apte à gagner sa vie. Il vient de l’hôpital de La Côte-Saint-André où il était hospitalisé depuis 2 ans. A maintenir, tout au moins provisoirement.
Lettre du 9 octobre 1918 de l’asile Saint-Robert au Préfet de l’Isère
Objet: proposition de sortie
Le nommé Jean-Pierre Granat est guéri de son accès et peut être envoyé à l’hôpital de Grenoble pour y subir une opération chirurgicale. Le malade est inoffensif.
Signée du médecin-chef Docteur Fayre
Lettre du 18 octobre 1918 de l’asile Saint-Robert au Préfet de l’Isère
Le nommé Jean-Pierre Granat a été conduit à l’hôpital de Grenoble par un infirmier de l’asile, pour y subir une opération chirurgicale, au compte de l’assistance médicale gratuite. Sortie à titre temporaire par décision du 11 octobre 1918. Le malade a quitté l’établissement ce 18 octobre 1918.

Après cette date du 18 octobre 1918 et sa sortie temporaire de l'asile, il n'y a plus aucun document d'archives concernant Jean-Pierre Granat. La fin de sa vie m'est toujours inconnue.

Sources: mairie de La Côte-Saint-André, archives départementales de l'Isère